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Source : Mediapart - Marie Cosnay - 21/5/2019

Tout d’un coup, nos maisons recevaient des jeunes gens dont on disait qu’ils étaient des enfants qui n’avaient rien (sans bagages, sans papiers) et qui avaient tout (tenté). Pouvoir quelque chose sur ce rien et tout qu’ils représentaient. Vertigineux.

Mai 2019. Le mois de Ramadan, les vagues moins grosses dans le détroit et sur la mer d’Alboran, du 1er au 20 mai presque mille personnes sont passées, à partir de Tanger, Nador. Parmi elles, des adolescents. Combattants, soldats, comme ils disent. Ils viennent de Guinée, du Mali, de Côte d’Ivoire, du Cameroun. Ils veulent la vie meilleure, la paix et du travail. Ils le disent. Ils sont des adolescents à idéal. L’idéal, c’est le combat, le projet, le périple, la conquête, la compétition, quelques jours pour passer, la souffrance transcendée, les récits, les dangers balayés. Ils arrivent. Le temps des stratégies à adopter, se dire majeur en Espagne au moment des empreintes et filer tout de suite, ou mineur pour conserver partout en Europe ses empreintes de mineur, il faut alors supporter le camp pour mineurs, on est au milieu des champs, à Las Cabezas de San Juan, à soixante-quinze kilomètres de Séville, et pour le quitter, si le gardien laisse la porte ouverte, ce qu’il fait vers 17 heures, il faudra marcher, toute la nuit marcher.

Ce que disent ceux qui se disent majeurs à ceux qui se disent mineurs : tu vas rester ici trois ans avant qu’on te libère. Cette angoisse, rester. Rester.

L’immensité de ce qu’on a vécu, les grosseurs, les souvenirs tapis qu’on ne fait pas remonter sauf quand on se retrouve entre combattants de quinze ou seize ans, en tel point stratégique, à un an d’écart, l’un vient de passer, l’autre est encore ici, à la frontière franco espagnole. Plus tard, ce choc : évalués, comme on dit, évalués, les os, les documents qu’on a fait faire et venir dès qu’on a pu, et la double impossibilité : tu les as, conformes à ce qu’on attend, alors tu n’es pas isolé, tu ne les as pas et ne seras jamais mineur. Le récit visé, évalué, démembré, mis sur la table, dates l’une après l’autre, ça peut faire venir la colère, dans le meilleur des cas la colère, ce n’est pas que ce n’est pas racontable et ce n’est pas que c’est de l’ordre du traumatisme, c’est que c’est à moi, la conquête, à moi et à ceux qui l’ont vécu, ça fait mal à la tête et ça remplit de fierté, c’est une marche, une liberté, ça ne se désosse pas sur une table ou une page, ça ne s’écrit pas petits a, petits b, par dates. La colère, mais contre qui.

La sidération, aussi. Ne pas se reconnaître. Comme avec les fichus papiers : la plupart des jeunes n’avait pas envisagé d’avoir un jour entre les mains un extrait d’acte de naissance, attestant, plus ou moins conformément à ce qu’attend la police aux frontières française (puisque c’est la police aux frontières qui est chargée de dire si le papier est un bon papier), attestant d’une naissance, d’un lieu, de parents, de noms et prénoms. Un ramassé de vie, une concrétion, quand tout n’a été qu’alternance de durées et de précipités, un noyau de papiers et de vie dans la main, arrivé par DHL. Une petite rencontre avec soi-même, quel sourire, mais quelle angoisse. Le couperet, qui n’en est plus un, tellement il est, après quelques années de politique menée en matière d’enfance étrangère en France, prévisible : tes papiers sont faux, ou pas comme il faut.

La colère, je disais, ou la sidération, ou tout ce qui vient s’échouer là, d’un coup. La fatigue des dernières années, la fatigue du combattant, d’un coup.

On sait la violence des évaluations, on a tellement d’exemples d’aberrations et de mauvaises fois évaluatrices, les jeunes les disent volontiers dues au manque d’imagination, dues aussi au travail précaire de l’éducateur (si c’est éducateur), lui-même très évalué, qui tente de continuer à faire le travail social qu’il voulait autrefois, ainsi il faut mettre en doute le gamin dont l’éducateur sait bien que l’institution ne veut pas, l’éducateur se protège, protège l’idée qu’il a de son travail, on assiste les gamins, c’est notre job, celui-ci n’est pas un gamin alors tout va bien. On sait la violence du système pour les jeunes évalués et les jeunes évaluateurs. On a vu le résultat, ça donne des bilans de bêtise, d’incompréhension, de méconnaissance, pleins de quiproquos. Parfois c'est carrément malveillant, peut-être pensé tel.

On sait la violence, mais on ne la sait pas. C’est rare de voir, d’apercevoir comment la vie, le phénomène que c’est, la vie de déserts, d’attentes, de violences, d’élans, de rêves, d’idéaux, de traversées et de ruses, c’est rare de voir comment cette vie peut se retrouver niée, déchiquetée, datée, rangée, attristée, abêtie, soudain, d’un coup, à l’endroit même qu’on avait rêvé.

Quand on rêvait (le rêve qu’on peut : parfois un rêve collectif, obligé) l’Europe et les papiers, le rêve et l’idée étaient lointains, flous. L’idée disparaissait derrière le chemin et puis elle n’était plus qu’une brillance, elle était images, celles des copains passés, ils distribuaient sur les réseaux sociaux leur faux confort, faux billets de banque en liasse, en photo sur les réseaux sociaux, leurs baskets, leurs montres de pacotille, grosses comme ça. L’évaluation (et tout ce que fait la politique des dernières années française à l’enfance étrangère) attriste mais si elle ne le faisait pas, la réalité s’en chargerait.
S’en chargerait autrement, normalement.
La réalité attriste.
Attriste les adolescents.
Il faut sortir d’un rêve ; c’est plus ou moins possible quand on est accompagné.

Il y a deux choses impossibles, tu m’entends : que je reste assis là. Cinq ans ? Cinq ans à attendre que ça bouge ? Il est impossible que je reste assis là. Il est impossible que je fasse chemin arrière, que je me retourne, même vingt kilomètres en arrière c’est impossible, même si c’est pour mieux avancer par la suite.

C’est donc qu’il y a un avant, qu’il est tout, qu’il est désirable, adoré. Il y a un avant, un devant. Certains jeunes, après protection, parlent du rêve de ma vie, l’incarnent, lui donnent une forme, ce ne sont pas les plus malheureux, ce sont ceux qui soignent, par la forme, la tristesse qu’on disait. Ils disent : mon rêve, tel CAP, être chauffeur-routier par exemple,  tant pis si l’aide à l’enfance, le lycée, un patron et la préfecture s’apprêtaient à me donner un titre de séjour pour un autre boulot en alternance. Cette lutte ou entêtement, insistance, pour donner une forme, personnelle, singulière au rêve de devant absolu. Ce n’est pas la pire des choses. Il y a ce devant et de ce devant, de la conquête comme conquête, rien de plus, il faut faire quelque chose.

Ce qui n’est pas réservé aux jeunes gens de 16 ans qui arrivent d’Afrique de l’Ouest, disons que chez eux l’idéal et la tristesse sont portés aux extrêmes.

Il n’y a pas d’élan pur. Le devant, que disent les jeunes gens quand ils arrivent, avant la tristesse et les aberrations sur lesquelles ils n’avaient pas compté, qu’ils ne pouvaient pas imaginer, le devant, l’en avant, on le cherche toujours. Chacun à sa façon, lui donnant tournures différentes. Il ne va pas de soi. Il ne va de soi que quand on est en situation de n’avoir qu’une chose à faire : aller en avant et sinon c’est la mort.

Ceci : la rencontre avec les papiers, les questions évaluatrices (« c’est peut-être le décalage culturel, s’interroge un jeune homme de seize ans, ces questions qu’on nous pose, peut-être ici on a l’habitude de tout demander comme ça»), la rencontre avec la justice, même dans le cas a priori bienveillant, du moins prévu, de la juge des enfants, tout cela est très neuf. Papiers, questions, juges, que du nouveau. Ce jeune homme a été accusé d’escroquerie au département. Ses empreintes étaient en Espagne, il avait donné n’importe quelle date de naissance de majeur pour quitter le camp, sa fausse date de naissance commençait d’ailleurs par 1/1, premier janvier, n’importe quoi, n’importe quelle année, l’aide à l’enfance a porté plainte, le jeune homme a fait de la prison pour adulte (des dizaines de jeunes gens de seize ans sont actuellement pour les mêmes raisons dans des prisons pour majeurs en France), le jeune homme a dit : je ne pouvais jamais imaginer, ce monde, les juges, la robe, l’audience, les menottes, la prison, l’avocat, jamais je ne pensais connaître ça. C’était comme une histoire, un film, jamais je ne pourrais oublier, dans la cellule on me donnait sept cachets pour dormir mais ça ne marchait pas, alors la télé, la télé, la télé. La télé m’a sauvé.

Cinq jeunes gens se retrouvent ici. Certains sont passés il y a un peu plus d’un an. D’autres viennent d’arriver, ils portent encore le pantalon militaire donné dans le centre de mineurs en Andalousie. L’un raconte la traversée. La Croix-Rouge a annoncé soixante-quatre personnes sur ce convoi, arrivé à 11h44 le samedi 4 mai à Algeciras. L’adolescent dit qu’ils se sont comptés, ils n’étaient que cinquante-quatre. Dix personnes de plus ou de moins ? Nous pouvons nous tromper de dix personnes ? Ne jamais savoir ce qu’est devenu quelqu’un ? Renvoyé au désert ? Dans un camp de l’Europe ? Avalé par les flots ? Cinquante ou soixante. L’un ou l’autre. Masses. Chiffres. Malgré le travail inlassable d’une journaliste hors pair et de la Croix-Rouge en cet endroit du monde, nous ne savons qu’à peu près ce qui s’y passe. Un jeune homme, un an après, attend toujours son frère disparu entre Tanger et Algeciras. Un camp ? Non. Peut-être, peut-être il est passé en Angleterre et a perdu tous ses contacts ? Qui est mort, qui dérive, qui entre, qui est refoulé ? Dans un monde où on sait tout des allers et venues, on peut perdre le savoir dans la mer d’Alboran.

L’adolescent raconte. Ils sont partis à telle heure. Un Guinéen guidait, qui ne connaît ni la mer ni la géographie du détroit. L’adolescent a pris trois fois le bateau, il connaît la côte. Après des heures de navigation, il prévient les cinquante-trois autres et le guide guinéen.
On a fait demi-tour. Les côtes qu’on voit là, c’est le Maroc. En plus, regardez, il n’y a rien pour accoster. Pas une plage. Comment allez-vous faire avec les enfants ?
On ne l’écoute pas.
Enfant, tu es un enfant.
Je suis un enfant, j’ai pris cette mer trois fois. Trois fois pour rien, mais trois fois, trois fois je suis revenu vers les côtes marocaines. Ce n’est pas l’Espagne que tu as là. C’est le Maroc.
Un Sénégalais arrive à trouver de la connexion, on met le GPS. Maroc. On fait demi-tour, l’enfant devant. On écoute l’enfant qui déchire les flots.

Il raconte devant les autres.
L’un d’eux, les yeux écarquillés, passé il y a plus d’un an, s’écrie : et là vous avez vu les oiseaux ? Vous avez vu les oiseaux ?
Les oiseaux, j’interviens, j’interromps. Les oiseaux ?
Les oiseaux de l’Europe, ils sont sur les terres d’Espagne, quand tu les vois tourbillonner tu les suis et tu es arrivé.
Les oiseaux.
Les oiseaux de l’Europe.

*

J’avais noté, j’avais écrit en notes, pour après, pour après les oiseaux : nos embrouilles avec l’enfance. C’était pour un rappel. Je savais à peu près ce que je voulais mettre là dessous. Ce n’était pas un titre, c’était un pense-bête. L’enfance, la grande fragilité, la puissance. Mais S avait besoin de parler. S n’a pas été reconnu mineur. Une sorte de collectif s’est constitué. Le nourrit, le loge, scolarise. Une famille veut l’adopter. Le tout va vite. Je vais vite. Amitié, engagement. On n’analyse pas d’où, pourquoi, jusqu’où. On est débordés, il faut dire. Adoption simple, on sait que ça ne donne pas de tire de séjour mais que c’est un empêchement d’expulsion. Du côté de la famille adoptante : le bonheur, la rencontre, notre fils, ce nouveau fils-là. Qui nous apprend tant. Tout.

Le collectif a l’expulsion et le contrôle en tête et fait tout contre. Pour l’adolescent ce n’est pas la plus grande terreur. Je ne pense pas à l’expulsion ! La terreur c’est l’immobilité, le fil à la patte, l’enfermement, la dépendance, je ne vais pas rester assis ici, on va pas me mettre la nourriture dans la bouche, je ne vais pas attendre, je n’ai pas besoin de famille. Vous étiez où, quand j’ai pris la route à quatorze ans ou comme ça ? Vous étiez où quand j’ai pris la mer à seize ans ou comme ça ? Ce n’est pas la question de l’attachement ni du détachement. C’est la question des papiers et d’une situation légale. Si c’est gâté ici je vais plus loin. En Angleterre aucun problème. Je suis venu pour travailler. Là où ils ont besoin de travailleurs j’irai comme travailleur. Des études des études des études ? Qu’est-ce que je vais faire avec un bac L ? Je vais payer les frais d’inscription à la fac, qui ont augmenté ? Eclat de rire. Des études des études. De longues études, c’est comme des années dans le campo d’Espagne, des années à attendre sans papier de pouvoir aller en préfecture avec des preuves de séjour. Impossible. Des études, des études. Oui bien sûr. L’adoption, ça me sert pour les papiers ou pas ? ça me sert pour dans cinq ans quand j’irai en préfecture ? Tu crois que je vais rester ici assis cinq ans ? J’ai pas besoin d’une famille. Se tient la tête entre les mains. J’ai mal à la tête, donne-moi des papiers, c’est tout. Se tient la tête entre les mains. J’ai besoin d’une famille, bien sûr mais pas pour rester là cinq ans, dix ans, quinze ans. Je vais pas rester là. Je vais pas m’emprisonner.

On a vu arriver les adolescents. On a dit enfants, parce que les départements ne les protégeaient pas et c’était grave. Cette question très grave de la fragilité des jeunes gens livrés à eux-mêmes, à n’importe qui et à n’importe quoi, au froid, à la faim, à la décompensation. On a dit enfants parce que les associations, il y a encore deux ans, disaient : quel âge il dit qu’il a, ton mineur ? C’est dire que la suspicion était générale, les associations devançaient même les institutions. On a résisté. C’était magnifique, ça l’est toujours, le sera plus encore si on est bien clair avec ce qu’on fabrique. La suspicion est tombée. L’enfance était magnifique, bientôt tout était enfance. L’enfance était en danger. Elle était donc à protéger. Elle était en danger absolu, à la fois elle était la liberté absolue. Le danger et la liberté. On n’a plus nié l’enfance, on l’a exaltée. On l’a enviée, on a envié l’allant, le devant qu’on disait, l’en-avant. Il s’est passé ceci : au lieu d’attrister le rêve et l’idéal, ce que faisaient les instances des départements et de l’Etat, au lieu d’accompagner le rêve et l’idéal en tentant de leur donner une forme possible, une réalité négociée, on a exalté le rêve et l’idéal, on l’a désiré, et désirant un rêve et un idéal, on a voulu, parfois, un peu, peut-être, le posséder. Le thème est connu, dieu sait si je résume, abrège, caricature, mais on a failli couper les ailes, parce qu’on aimait les ailes, des enfants absolus qu’on aimait tout d’un coup.
Des études, des études, des études.
On explique : c’est mieux, des études, on pense ici que c’est mieux des études longues, et on veut le mieux pour toi.
L’éclat de rire parce qu’on est dans un monde fou.
Je vois, dirait l’adolescent, apparaître toujours et toujours une robe d’avocat, de juge, dans une scène qui n’a pas été pensée pour moi, dans laquelle on m’a propulsé.
Des études longues.
Comment je vais les faire, avec ma tête coupée en deux à cause des papiers ?

Le danger et la liberté, de pair. L’autre bord, l’autre rive, sans papier, sans reconnaissance, sans extrait d’acte civil, sans bagages - et ce tout dont tu es auréolé, toi, aventurier, soldat, capitaine, héros. Les jeunes se racontaient l’héroïsme ? C’est un récit qu’on leur a, les recevant, emprunté. Tout d’un coup, nos maisons recevaient des jeunes gens dont on disait qu’ils étaient des enfants qui n’avaient rien (sans bagages, sans papiers) et qui avaient tout (tenté). Pouvoir quelque chose sur ce rien et tout qu’ils représentaient. Vertigineux.

La question de l’adoption, quand tous les rouages semblent bloqués. La famille adoptante renverse la table, dit stop à l’institution défaillante, qui fait du mal ou qui ne fait rien : j’adopte. Stop, j’adopte. Cri du coeur, puis construction du lien. L’adoption simple n’offre pas à l’adopté de titre de séjour. Mais un lien, qui semble, sur le coup, plus fort que les lois asile-immigration. Du côté du familial, du charnel. Faire passer l’autre du côté de chez soi. Il faudrait longuement se demander ce que c’est que une famille, ce que c’est que un autre. Il y a un renversement, et c’est beau, c’est chrétien, un coup de foudre, une rencontre, rien n’est comme avant, je suis mère ou père de l’autre, je suis autre, en quelque sorte, je le savais déjà mais cette fois c’est scellé, ça n’a pas de terme - ça n’a pas de terme et c’est inconditionnel : je t’accueille comme je te vois partir, n’est-ce pas ? Je te comprends aussi bien que je suis d’accord pour ne pas te comprendre ?

Je t’adopte, ça veut dire aussi, par ailleurs, socialement, que j’ai fait un peu la part des choses, je sais quels sont les bénéfices que je tire de mon implication, je ne peux pas t’endetter et je le risque à chaque instant, tu n’es pas un trophée, surgissant d’une aventure héroïque et mortelle, tu n’es pas destiné à m’auréoler, moi, de l’écume de ton héroïsme qui a vaincu la mort. Je t’adopte, ça veut dire que je sais que les histoires d’adoption ne sont pas dénuées d’histoires, qu’elles ne sont pas neutres, le dernier livre d’Antonio Lobo-Antunes met en scène un vieux portugais qui pendant la guerre de décolonisation en Angola a arraché au massacre un enfant pour en faire son fils. Le fils de l’autre, massacré, mon fils. Combien de régimes ont pris, colonisations ou dictatures, des enfants, à élever, redresser, convertir. Servant d’auréoles quelques fois.

*

Nos embrouilles avec l’enfance, j’avais écrit.
Les départements ne protègent pas les enfants ou adolescents qui ont quitté leur pays très jeunes. La discrimination évidente entre enfants français et enfants étrangers nous révolte. Il n’y a plus d’enfants étrangers, il n’y a que des étrangers. La dernière voie, étroite, d’entrée en Europe, la minorité, est en train de tomber, pour la faire tomber ils sont prêts, voir la loi asile immigration et le fichage des mineurs, à faire tomber l’enfance.
Plus d’enfance.
On plaide pour l’enfance.
Qu’est-ce qu’un enfant ?

Quand M, 15 ans, togolais, en route depuis plusieurs années, après refoulement, était coincé à la frontière de la Mauritanie, sans argent, sans aide, derrière la mer et derrière le désert, avec la conviction qu’il passerait les flots, qu’est-ce que tu peux faire pour moi, je ne pouvais rien faire pour lui. En voiture, tu peux me cacher, me faire passer à Ceuta. Je ne pouvais pas non plus acheter un billet d’avion. Cet enfant-là, accompagné ou pas par une hôtesse, ne débarquerait pas à Orly, où quelqu'un l’attendrait. Je ne pouvais pas envoyer d’argent pour qu’il mange : il paierait un passeur, peut-être jamais plus nous n’aurions  de ses nouvelles, il serait un de ces chiffres manquant à l’arrivée à Algeciras, et moi ? Toujours une adulte ? Responsable ? Comment les contraintes politiques entravaient nos relations sociales, d’adulte à enfant, d’enfant à adulte ? Que je lui donne ou non de l’argent pour passer, il passerait. Il passerait en prenant plus de risques encore si je ne lui donnais pas d’argent. En quoi j’étais adulte, ici ? Parce que je gardais les mains propres ? En quoi il était enfant ? Parce que démuni ? Et supposons que je lui donne l’argent : un adulte envoie un enfant au risque mortel et à l’illégalité ? Il prendra seul sa décision : il est encore un enfant ?

Il est en cet endroit de blocage, on l’a fait retourner en arrière, il est en arrière, il ne peut rentrer au Togo qui est encore plus en arrière et il ne peut pas non plus, pour d’autres raisons, avancer. Il fait du surplace.

Puis l’enfant vulnérable, contre les lois, le désert, l’éloignement, le racisme policier à Tanger, est passé. Il n’était plus démuni, ou le démuni avait des forces à revendre. J’étais suspendue à ses avancées, progressions, impuissante et muette. Même pas capable d’un conseil. Je ne savais pas à quoi ressemblait la côte du Maroc, de nuit. Ni que les oiseaux montraient l’Espagne.
Drôle d’adulte.
Drôle d’enfant.
Vulnérables.

Ces adolescents n’étaient pas reconnus mineurs. C’est à dire : non scolarisés, sans abri. On parlait pour eux de vulnérabilité. C’était pour ne pas appuyer du côté de la minorité, à 18 ans et trois mois, on a toujours besoin d’une formation et d’un toit.

Vulnérable : qui peut être blessé.
Bien sûr.
Qui peut être blessé, sans aucun doute, bientôt, au futur, si on ne permet ni études ni soin, si on fait tourner dans les impossibilités administratives et les attentes atroces qui sont, en fait, les attentes que connaissent tous les sans-droits.
Adolescents, jeunes gens, vulnérables parce que sans-droits, en attente, en attente.
Eux qui ne peuvent pas faire un seul pas en arrière.
Déjà blessés, bien sûr, mais à condition de penser, à côté de la blessure, l’immense résilience et la capacité de décider.

Ces jeunes gens, fascinant les individus qui les rencontraient et les hébergeaient en remplaçant, sans solution légale à venir, l’institution qui avait renoncé, étaient surtout des sans-droits. Des silhouettes. Des chiffres, et les chiffres peuvent bien manquer, à n’importe quel moment. Personne ne saura, personne ne sait vraiment combien sont partis. Lorsque la Croix-Rouge compte soixante-quatre à Algeciras, c’est cinquante-quatre. Quand on appelle la Croix-Rouge, inquiets parce qu’un petit de quinze ans est passé, il était sur le convoi la veille, dans la nuit, on a perdu sa trace, le fil auquel on tenait, le téléphone, s’est rompu, personne pour attester de sa présence quelque part, une semaine, dix jours, il est peut-être au fond de la mer, dans les eaux noires, loin des oiseaux qui tourbillonnent près des côtes d’Europe, il a peut-être été refoulé au désert, sans abri, désespéré d’avoir fait marche arrière, quand on appelle la Croix-Rouge on nous répond que pour respecter les données personnelles, on ne nous donnera pas les noms de ceux.celles qui sont passé.e.s, même si c’est un enfant, même s’il n’a aucun tuteur, aucun responsable.

On comprend mais on comprend aussi, en même temps, que les voici, nos chiffres avalés, nos silhouettes, nos futurs sans droits, vulnérables, les voici, enfants ou pas, tous sont ceux qui peuvent disparaître tranquillement, muets, sans laisser de trace.


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