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Solidarite avec Mimmo Lucano

Source : Télérama - Juliette Bénabent et Romain Jeanticou - 19/10/2020

Les migrants perçus comme une menace, la nécessité de fermer nos frontières… La pandémie a amplifié la peur de l’étranger. Autant de clichés démontés par le sociologue et démographe qui s’appuie sur l’évidence des chiffres.

Le discours n’est pas neuf, mais il a retrouvé de la vigueur : depuis le printemps, certains appellent à une fermeture des frontières, censée freiner l’épidémie de Covid-19. Les immigrés, accusés de profiter de notre protection sociale, de prendre le travail des Français, de faire grimper la délinquance,­ ­favoriseraient aussi la propagation du virus. « Mensonges », répond le démographe, sociologue, anthropologue et agrégé de philosophie François Héran. Courbes et tableaux à l’appui, il rappelle que la France n’est pas « envahie » par l’immigration, qui est au contraire essentielle à sa vie collective. Alors que l’Union européenne échoue ­depuis des années à harmoniser les politiques d’accueil migratoire, les idées fausses s’épanouissent, y compris au sein de la classe politique. Avec la rigueur statistique conservée de ses années passées à l’Institut national d’études démographiques et à l’Insee, François Héran les réfute inlassablement. Le Collège de France lui a offert en 2017 une nouvelle tribune avec la chaire Migrations et sociétés, depuis laquelle il tente sans relâche de faire triompher la « pédagogie » sur la « démagogie ».

La crise sanitaire serait pour les uns la preuve qu’il faut fermer les frontières, pour les autres qu’elles sont caduques… Qu’en dites-vous ?
Les États exercent à leurs frontières une souveraineté dont on ne peut les priver. Mais le discours qui, à droite et à l’extrême droite, a exalté leur fermeture au moment du confinement, vise en fait les seuls migrants : Philippe de Villiers se réjouissait qu’on verrouille le pays, tout en espérant que les étrangers reviennent rapidement au Puy du Fou… Cette crise a remis au jour le fantasme de l’étranger vu comme une menace. Elle nous montre, au contraire, que fermer les frontières serait un désastre ! Sans les immigrés et leurs enfants, qui représentent près d’un quart (23 %) de notre population, les hôpitaux, l’alimentation, la confection, le transport ou la police de notre pays ne tiendraient pas longtemps. D’autre part, ce n’est pas parce qu’ils ne respectent pas les mesures sanitaires que les immigrés ont été très touchés par le ­Covid-19, comme on l’a entendu. Mais parce qu’ils y sont ­surexposés, en raison de leurs conditions sociales : logements surpeuplés, télétravail impossible… C’est ce que ­révèle l’enquête EpiCOV, dont j’ai présidé le conseil scientifique, et qui se base sur un échantillon considérable de 135 000 personnes.

Qu’apporte l’outil statistique à ces débats ?
Cet outil fournit des données accumulées et vérifiées. J’ai la profonde conviction que la statistique n’est pas simplement, contrairement à une lecture à la Michel Foucault, un instrument de domination de l’État, mais qu’elle oblige ce dernier. L’État doit être comptable dans les deux sens du terme : rendre des comptes et maîtriser l’art de compter. La statistique est un bien public qui devrait être partagé par tous, et la crise sanitaire a permis la popularisation de cet outil.

“Nous accueillons, proportionnellement à notre population, deux fois moins de réfugiés que les Belges ou les Néerlandais.”

Les chiffres sont aussi votre arme pour contester la supposée explosion de l’immigration en France…
Chaque année, 85 à 90 millions de personnes franchissent nos frontières. Une bonne moitié sont des touristes, les autres sont en visite professionnelle et familiale, en voyage de formation ou d’études, en pèlerinage… Seuls 300 000 à 400 000 passages sont de nature migratoire, même si ce chiffre est difficile à estimer, car entre le visa de tourisme de trois mois et le séjour d’un an qui définit légalement la migration, il y a toute une zone grise. On oublie souvent qu’en France de nombreux sans-papiers passent des années à accumuler des papiers pour ne plus être… sans-papiers : prouver leur emploi, leurs impôts, la scolarité de leurs enfants. Ainsi, une partie non négligeable des titres de séjour accordés concerne des personnes déjà en France depuis des années.

Ce nombre progresse-t-il ?
Oui, mais il n’explose pas : en dix ans, on est passé de 190 000 titres de séjour délivrés chaque année à 272 000 en 2019. L’immigration familiale, c’est-à-dire les mariages entre Français et étrangers, ou la venue en France de la famille d’un étranger installé, se maintient autour de 90 000 personnes. L’immigration du travail, hors saisonniers, concerne 34 000 personnes, soit moins de 13 % du total. L’immigration estudiantine, elle, a beaucoup progressé : 92 000 étudiants en 2019, contre 50 000 il y a dix ans. Quant aux réfugiés, soyons précis. Leur nombre augmente mais reste modeste : ils étaient 23 000 en 2005, et 36 500 en 2019. En cinq années, de 2015 à 2019, l’Union européenne a enregistré 4,4 millions de demandes d’asile, dont 38 % déposées en Allemagne et seulement 11 % en France. Nous accueillons, proportionnellement à notre population, deux fois moins de réfugiés que les Belges ou les Néerlandais. Je rappelle que l’asile et le regroupement familial (soit près de la moitié des titres de séjour) sont garantis par des traités internationaux : pour les diminuer, il faudrait sortir de ces conventions.

Comment rationaliser ce débat ?
Il faut comparer ce qui est comparable, comme chacun le fait au quotidien : le prix des appartements selon leur surface, les calories des aliments pour 100 grammes, etc. La comparaison absolue n’a aucun sens ! Quand on tient compte de la population et du Produit intérieur brut (PIB), la France est au douzième rang des pays de l’Union en nombre de demandes d’asile acceptées. Il y a un an, j’ai été auditionné au Parlement lors d’une discussion sur l’immigration. Les députés insistaient : la demande d’asile avait baissé de 50 % en Allemagne depuis janvier 2017, et augmenté de 25 % en France. C’est tout à fait vrai, leur ai-je expliqué, mais si on regarde les données des années précédentes, on voit que l’Allemagne redescend de l’Everest, tandis que la France gravit lentement les pentes du Morvan…

francois Heran

François Héran : « Je suis frappé par l’intolérance qui se répand dans le débat intellectuel. »

Rudy Waks pour Télérama

“Les populations les plus pauvres, comme celles d’Afrique subsaharienne, migrent peu car elles n’en ont pas les moyens.”

D’autres idées reçues circulent-elles sur l’immigration ?
Les étrangers sont soupçonnés de venir en France pour profiter de notre aide médicale d’État, alors que les études montrent que la moitié d’entre eux ignorent son existence. On croit aussi que les migrants quittent les pays les plus pauvres. C’est faux : les populations qui migrent le plus sont celles des pays moyennement développés, comme le Maghreb, le Mexique, ou l’Albanie et la Géorgie [les deux premières nationalités des demandeurs d’asile en France après l’Afghanistan, ndlr]. Les populations les plus pauvres, comme celles d’Afrique subsaharienne, migrent peu car elles n’en ont pas les moyens. Autre fausse idée : on dit beaucoup que la France « récupère » tous les demandeurs d’asile déboutés par l’Allemagne. Mais si c’était le cas, les chiffres exploseraient !

Si la France est si peu attractive, comment expliquer les difficultés de l’accueil, les campements indignes, les délais de traitement des demandes d’asile… ?
Cela dépend largement des efforts déployés ! En Allemagne, environ 6 000 personnes travaillent à l’accueil des demandeurs d’asile, contre 3 000 en France — et quelques centaines en Espagne ou en Italie. Les effectifs de l’Office français pour la protection des réfugiés et apatrides et de l’Office français de l’immigration et de l’intégration ont augmenté, mais souvent avec des contrats courts et précaires. Les décisions de Bercy font partie de la politique migratoire ! Et notre État gère seul l’hébergement des demandeurs d’asile, sans pouvoir décentralisé contrairement à l’Allemagne, où les universités ont par exemple un pouvoir juridique d’accueil.

Que nous enseigne cette fréquente comparaison avec l’Allemagne ?
La France connaît une immigration régulière et continue, tandis que l’Allemagne est habituée à des accueils par vagues. En 1992 déjà, elle avait accueilli de nombreux réfugiés de l’ex-Yougoslavie. Cela tient à la culture religieuse du pays, avec un concordat toujours en vigueur qui organise les relations entre l’État et l’Église et un secteur caritatif catholique très puissant, qui gère des hôpitaux ou des maisons de retraite. L’infrastructure d’accueil allemande est considérable. La France, elle, a d’autres points forts : le soutien juridique avec les associations comme le Groupe d’information et de soutien des immigrés ou la ­Cimade (soutien aux migrants et réfugiés), indispensables tant le maquis législatif français est complexe ; et l’aide médicale avec Médecins du monde ou Médecins sans frontières. Mais elle est freinée par sa centralisation étatique. Quand j’étais à l’Agence nationale de la recherche, je voulais accueillir des collaborateurs migrants, et le président m’avait répondu que ce n’était pas notre vocation. Nous avons tendance à tout attendre de l’État, qui lui se défausse sur les associations, sans vraiment les aider. C’est un jeu malsain.

Je reçois depuis des années injures et menaces de mort de groupes identitaires et anti-immigration.”

Vous réjouissez-vous de l’abandon du règlement de Dublin, qui oblige depuis 1990 un réfugié à demander l’asile dans son premier pays d’entrée dans l’Union ?
Cette règle a tout de suite creusé l’écart entre les pays de première ligne géographique et les autres. Son abandon, ­réclamé depuis des années, est une bonne chose. Il est néanmoins difficile d’être optimiste sur ce qui va le remplacer… Le principe de « justice spatiale » voudrait que les demandes soit réparties proportionnellement aux populations et aux ressources. Mais les déchirures profondes de l’Europe sont au grand jour : je vois mal les pays de Visegrád (Hongrie, Pologne, Slovaquie, République tchèque) assumer leur part ; la France elle-même a beaucoup tardé à prendre la sienne. Les tentatives passées de plans de répartition se sont toujours heurtées à de mauvaises volontés, et je redoute de sinistres négociations de marchands de tapis…

Pourquoi une politique européenne harmonisée semble-t-elle si inaccessible ?
Les pays ont des histoires très différentes. L’Espagne, le Portugal ou l’Italie sont historiquement des terres d’émigration et non d’immigration, ils sont peu équipés administrativement. Les anciens pays communistes, longtemps coupés du monde, n’ont jamais connu d’immigration non européenne et acceptent très peu de réfugiés. Quant aux pays scandinaves, leur effort fut énorme malgré leur éloignement géographique. Même avant 2015, la Suède était la seule à accueillir Érythréens, Djiboutiens ou Afghans. Comme la Norvège, elle vit sous l’influence de Fridtjof Nansen, explorateur polaire norvégien qui créa un passeport pour les apatrides en 1922 et fut le premier haut-commissaire pour les réfugiés des Nations unies. Cette tradition est associée à une culture concordataire, comme en Allemagne, et à un habitat dispersé qui facilite l’accueil. Et la Grande-Bretagne, avant même le Brexit, profitait de son insularité pour en faire le moins possible…

N’êtes-vous pas, selon les mots d’Emmanuel Macron lors d’un discours en septembre 2019, l’un de ces « bourgeois [qui] ne croisent pas » l’immigration ?
Si le Collège de France se trouve à deux pas du Panthéon, l’Institut Convergences Migrations, que je dirige, est à Aubervilliers. J’habite en banlieue, dans une des communes de France comptant le plus d’immigrés. Je reçois depuis des années injures et menaces de mort de groupes identitaires et anti-immigration. Je n’ai qu’à ouvrir mes fenêtres pour voir une population mélangée à l’image de la France, je suis donc très hermétique à l’argument du bobo qui ne sait pas de quoi il parle. Plus généralement, reprocher à quelqu’un ce qu’il est, ses origines sociales, est un argument de bas étage.

Puisqu’on veut lutter contre la violence djihadiste, je crois qu’il faut nommer clairement la cible, sans discriminer l’ensemble d’une religion.”

Appartenir au Collège de France ne vous place-t-il pas dans une « bulle » ?
Contrairement à ce que croient certains, le Collège de France n’a pas des moyens de recherche considérables, son budget équivaut à celui d’un grand lycée parisien ! Concernant notre place dans le débat intellectuel, il y a toujours eu ici une volonté d’exercice de la raison et de la démonstration mais aussi de transmission. Ma mission comporte une responsabilité de pédagogie et une présence réfléchie dans le débat public. Dans mon métier, décrire, c’est déjà dénoncer. Je ne prétends rien trancher, je respecte la pluralité des opinions, des convictions, des fois religieuses. Je suis frappé par l’intolérance qui se répand dans le débat intellectuel, certains philosophes passant leur temps à réaffirmer avec grandiloquence l’idéal républicain et à parler des « ennemis de la République » face aux opinions divergentes des leurs…

La République, c’est donc le pluralisme ?
Les invocations répétées à la République me semblent ­excessives. Un nouveau sens du mot « républicain » est en train de se répandre, par exemple quand le gouvernement parle de l’« ordre républicain », ou des « tenues républicaines » à l’école… Le Larousse offre plusieurs définitions de cet adjectif, mais elles ne font pas référence à ce mélange d’égalité, de centralisme et d’autoritarisme ! Je crois que c’est un dévoiement de la République, et je reste fortement attaché au pluralisme. Benjamin Constant, grand libéral que j’aime beaucoup, disait : « Mieux vaut l’erreur libre que la vérité imposée. »

Que pensez-vous du projet de loi contre les « séparatismes » ?
Rappelons que ce mot était utilisé, dans les années 1900, par les responsables religieux pour dénoncer la séparation… de l’Église et de l’État ! Historiquement, la religion la plus accusée de séparatisme est le judaïsme : les Grecs justifiaient les pogroms d’Alexandrie, en 38 après J.-C., par le fait que les juifs vivaient à part. Puisqu’on veut lutter contre la violence djihadiste, je crois qu’il faut nommer clairement la cible, sans discriminer l’ensemble d’une religion. Parler de « renforcer les principes de laïcité » me paraît très vague… Le contrôle des mosquées, la suspension des financements étrangers me semblent des initiatives censées. Quant à l’enseignement de l’arabe, j’y suis très favorable. C’est une grande langue. Je l’ai moi-même apprise au lycée, après y avoir été sensibilisé par mes mois d’été passés en Algérie, où mon père a été coopérant durant trois ans. J’ai une vieille passion pour les langues. J’en ai étudié une quinzaine et encore aujourd’hui, quand je m’ennuie, j’ouvre une grammaire étrangère…

 

FRANÇOIS HÉRAN EN QUELQUES DATES
1953

Naissance à Laon (02).
1976-1979
Chercheur à la Casa de Velázquez, Madrid.
1979-1980
Ethnologue en Bolivie.
1980
Entrée à l’Ined et responsable d’enquêtes à l’Insee.
1999-2009
Directeur de l’Ined.
2017
Élu au Collège de France.

 

 

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