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Source : Télérama - Marion Rousset - 27/5/202

Les hommes qui commettent des massacres et des génocides sont-ils assoiffés de sang, mus par une idéologie ou la folie ? Pour nombre d’entre-eux, selon le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman, auteur de “La Vie ordinaire des génocidaires”, il s’agit juste d’un travail… comme un autre.

“Dans un régime génocidaire, il n’y a pas d’interdit moral à tuer. Et tout le monde est capable de le faire quand les circonstances sont réunies”, analyse Richard Rechtman, auteur de “La Vie ordinaire des génocidaires”.

Cinq ans après les attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher puis le Bataclan, l’énigme reste entière. Comment expliquer que des hommes soient capables de commettre des crimes de masse ? Certains penseurs ont incriminé la figure de l’assassin sadique, tandis que la philosophe Hannah Arendt privilégiait la piste de l’homme médiocre. Mais aucune de ces approches ne convainc Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. S’appuyant sur les recherches qu’il conduit depuis trente ans et sur son travail auprès de réfugiés, il développe dans son dernier livre, La Vie ordinaire des génocidaires, une réflexion originale : pour lui, l’explication tient tout entière dans le quotidien des tueurs, cette existence « ordinaire » où tuer s’avère une activité comme une autre.

Que vous inspirent les figures de criminels monstrueux ?
De même que le théâtre et le cinéma ont contribué à faire du pervers l’archétype du bourreau sanguinaire, il existe une vaste littérature scientifique qui tente d’expliquer les crimes de masse par une pulsion de mort, une jouissance de tuer. Des penseurs ont ainsi construit leur théorie autour de quelques figures radicales, comme celle de l’Oustachi Petra Brzika, qui se vantait d’avoir égorgé 1 360 prisonniers serbes et juifs dans le camp de Jasenovac pendant la Seconde Guerre mondiale. Or la somme de tous les crimes commis par ces sadiques n’égalera jamais le nombre ahurissant de victimes exécutées au cours des différents processus d’extermination depuis la seconde moitié du XXe siècle. Ces hommes monstrueux ne représentent qu’une infime minorité des génocidaires. La majorité est composée d’individus bien plus ordinaires, qui massacrent au quotidien et sans états d’âme des civils sans défense, des familles, des villages, des populations entières. C’est là une énigme que la psychanalyse ne sait pas résoudre. Même cruelles et sanglantes, ces tueries gardent en général un côté froid. Le serial killer entretient avec sa victime un rapport fort, qu’on ne retrouve pas chez celui qui élimine des milliers, voire des millions d’individus à la chaîne. Pour lui, tuer est un travail comme un autre.

Ce constat glaçant prolonge-t-il la notion de “banalité du mal” promue par Hannah Arendt dans les années 1960 ?
Dans Eichmann à Jérusalem, Arendt met en évidence les petites lâchetés accumulées, le manque d’empathie et sans doute d’intelligence d’Adolf Eichmann. Un exécutant nazi qui n’a rien d’exceptionnel. « Ni démoniaque ni monstrueux », dit-elle. Et la banalité ne renvoie pas chez elle au quotidien d’Eichmann, mais bien à sa médiocrité – laquelle amène, dans sa conception philosophique, à la possibilité du mal. Arendt espérait ainsi comprendre comment des hommes peuvent accomplir de tels crimes. Par la suite, l’historien Christopher Browning fera des nazis des « hommes ordinaires », donc des « monsieur Tout-le-monde » qui seraient capables, selon les circonstances, de commettre le pire sans en avoir pleinement conscience. C’est dans la personne des tueurs que résiderait l’explication. Je m’écarte d’une telle conception. Car un homme ordinaire, je ne sais pas ce que c’est. En revanche, les criminels de masse ont des « vies ordinaires », en ce sens qu’elles sont parfaitement organisées. Et celles-ci tournent tellement autour de la mort qu’ils ne peuvent pas ne pas savoir ce qu’ils font. Au quotidien, ils préparent les fosses, cherchent la meilleure manière de transporter les corps, se demandent s’il est plus facile de les tuer d’abord, etc. Autrement dit, ce que nous pensons extraordinaire est, pour eux, quelque chose de normal.

En quoi prêter attention aux vies des génocidaires permet-il de comprendre leur geste ?
En tant qu’anthropologue, j’observe qu’il est terriblement et odieusement facile de tuer à la chaîne ! Si les bourreaux ne parlent quasiment jamais de ce qu’ils ont fait, prétendant ne pas s’en souvenir, ce n’est pas parce que tuer est indicible. Mais plutôt parce qu’ils ne se rappellent pas avoir ressenti quoi que ce soit de particulier à cet instant-là. Ce n’est pas l’acte en soi qui les marque, bien qu’ils s’en souviennent, ce sont ses à-côtés pénibles : les ampoules sur les mains, la puanteur, la fatigue, les cris… Tout un quotidien bien plus désagréable que l’acte en tant que tel. Après, ils essayent de tirer de ce travail un certain nombre de bénéfices, de quoi manger, protéger leur famille, obtenir une promotion… Même les actes sadiques et violents sont moins destinés à jouir du mal fait aux autres que du prestige que cela offre face aux « collègues ». Ces gens font le job. Et ceux que j’ai rencontrés dorment plutôt bien la nuit.

Les génocidaires sont les hommes les plus « disponibles », écrivez-vous…
Les régimes génocidaires recrutent des hommes et des femmes, parfois des ados, pour participer à l’ensemble des tâches qui garantissent la bonne marche de cette administration de la mort. Ces exécutants ne sont ni les plus motivés ni les plus convaincus. Ce qui les caractérise, c’est leur disponibilité : ils sont désœuvrés, en échec scolaire, atteints de troubles psychologiques ; ce sont d’anciens trafiquants, des individus ayant une revanche à prendre, qui rêvent d’une promotion sociale… Toutes ces personnes ayant prêté main-forte à des régimes génocidaires ont en commun d’être indifférentes au sort de leurs victimes. C’est cela qui explique la facilité avec laquelle elles vont accepter, plus ou moins volontairement, d’apporter leur concours à la mise en œuvre de l’élimination systématique d’une partie de la population. Reste qu’aucun groupe n’est plus disponible a priori qu’un autre. C’est pourquoi le ciblage de populations dans la lutte contre le djihadisme, pour tenter de prévenir la survenue d’attentats, est voué à l’échec.

Qu’apporte votre analyse anthropologique à la compréhension du djihadisme ?
Les attaques djihadistes sont à rapprocher des massacres de masse à propos desquels on dispose de bien plus de témoignages et aveux. D’un point de vue géopolitique, ce phénomène d’une ampleur mondiale procède selon le même modus operandi ou presque, en Europe mais surtout en Irak, en Syrie, au Mali, au Liban ou en Turquie. Sa volonté manifeste n’est pas de déstabiliser les régimes en place pour prendre le pouvoir, mais d’emmener les masses musulmanes dans une guerre totale dont l’enjeu est d’éliminer une partie de la population. Cette volonté d’éradication, les combattants de Daech la partagent avec les génocidaires nazis ainsi qu’avec les extrémistes hutus lors du génocide rwandais, les exécuteurs khmers rouges, les membres des forces spéciales de Bachar el-Assad qui gazent des populations civiles, les nationalistes serbes au cœur du conflit en ex-Yougoslavie… Une similitude bien plus forte que celle qui est supposée exister entre les soldats du djihad et les jeunes musulmans de banlieue. Associer la violence des premiers à l’islam en général est une aberration néocolonialiste. C’est com-me si on expliquait les crimes des Khmers rouges par la pensée khmère, ceux des nazis par leurs origines germaniques, de Staline par la mentalité russe, du maoïsme par la culture chinoise…

Mais quel rôle jouent les idéologies ?
Elles favorisent les crimes génocidaires. Mais leur étude ne permet pas de comprendre pourquoi certains individus tuent et d’autres non. D’autant qu’en général les petits exécutants ne sont pas les plus idéologisés. Le petit cadre khmer rouge n’est pas un adepte du Parti communiste du Kampuchéa, tout comme les auteurs du massacre commis au Bataclan en 2015 n’étaient pas des islamistes convaincus qui auraient passé leurs journées et leurs nuits à lire le Coran. Dans mes consultations auprès de Tchétchènes et d’Africains, je n’ai jamais vu une idéologie qui tue. Des hommes, si. Alors pourquoi passent-ils à l’acte en nombre ? Parce que le contexte fait qu’il est soudain très facile de tuer. Contrairement à ce que l’on voudrait imaginer, c’est le contraire qui est difficile, notamment dans des sociétés qui autorisent les crimes de masse.

C’est-à-dire ?
La possibilité de commettre un tel acte dépend de l’environnement. En France, si vous tuez votre voisin, vous en serez probablement affecté. Vivre dans un régime démocratique qui n’autorise pas la sélection des populations, qui ne laisse pas mourir les gens dans la rue et qui condamne le crime prémunit contre l’indifférence. Mais lorsque ces gestes sont autorisés et même promus, ils ne posent pas de problème. Les catégories du bien et du mal ne sont pas pour autant éliminées, elles sont déplacées. Tout n’est pas permis dans un régime génocidaire : on y fait le mal quand on désobéit aux ordres de son chef. Mais il n’y a pas d’interdit moral à tuer. Et tout le monde est capable de le faire quand les circonstances sont réunies. Pour éviter cette dangereuse disponibilité, on ne peut compter que sur l’organisation sociale et politique d’un pays. Miser sur la seule bienveillance des individus et sur leur sens moral, c’est aller au-devant de grandes déconvenues. L’interdit n’est pas inhérent à l’homme, il est social. Ceux qui refusent les crimes de masse dans une société qui les promeut ne sont pas animés par une autre conception de l’être humain, mais par une vision différente de la société.

Quel sort réservent nos démocraties aux réfugiés qui justement fuient des régimes génocidaires ?
Supposer comme on le fait souvent que parce qu’ils sont musulmans ils comptent un grand nombre de futurs terroristes dans leurs rangs est une aberration historique et sociale. La plupart ne sont pas partis, au péril de leur vie, seulement parce qu’ils avaient peur de mourir, mais aussi parce qu’ils n’avaient pas envie d’aller tuer. À la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, il existe une bande de terre dirigée par les talibans où habitent des agriculteurs et des petits commerçants. Il leur suffit de faire allégeance à Daech pour en devenir membres et vivre confortablement. Les populations disponibles sur cette bande de terre devraient donc, en principe, être très nombreuses. Et pourtant, un certain nombre de jeunes gens préfèrent partir pour ne pas être obligés de tuer leurs voisins. Ceux-là, les démocraties les laissent mourir au milieu de la Méditerranée ou les enferment dans des centres de rétention.

 

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