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Source : Mediapart - Cécile Debarge - 15/8/2019

La région de Raguse, à la pointe sud-est de la Sicile, concentre près de la moitié de la production de légumes en serre d’Italie. Les ouvriers agricoles, pour la plupart d’origine étrangère, y travaillent dans des conditions extrêmement précaires. La situation est encore pire pour les femmes.

Marina di Acate et Raguse (Italie), de notre envoyée spéciale.– Vue du ciel, Marina di Acate émerge timidement parmi les milliers de bâches blanches et grises qui cernent ce tronçon de littoral du sud-est de la Sicile. Sur l’écran de son ordinateur, Vincenzo La Monica pointe un long voile gris métallique qui s’étend sur des dizaines de kilomètres : « Ce sont des serres ! En 1943, c’est là qu’avaient débarqué les Américains ! Autrefois, la région était faite de dunes et de sable, mais l’arrivée des serres a transformé tout le territoire. » Au premier étage du grand bâtiment qui abrite le diocèse de Raguse, le responsable du projet Presidio mené par la Caritas italienne, l’organisation de charité de l’Église catholique, revient sur cinq ans de travail auprès des travailleurs agricoles employés dans les serres : « Ici règnent d’autres lois, c’est un peu la terre de personne. »

Vue du sol, Marina di Acate est une paisible commune de 11 000 habitants, assoupie en bord de mer jusqu’à l’arrivée de l’été, quand les vacanciers raniment ses maisons désertées. Pourtant, de part et d’autre de la route qui part de Raguse, le chef-lieu de province, jusqu’à la côte, se joue une partition bien plus cruelle. Partout, les serres bouchent l’horizon, protégées par de hauts grillages. Dix mois sur douze, de septembre à juin, les travailleurs agricoles – dans leur grande majorité roumains, tunisiens et albanais – y produisent les tomates, mais aussi une partie des fruits et légumes qui arrivent sur les tables des Italiens et des Européens. Dans un silence que ne dérange que le claquement des bâches secouées par le vent, les abus des employeurs se sont multipliés : salaires inférieurs de moitié au minimum syndical, contrats de travail irréguliers, normes de sécurité inexistantes ou précaires, habitat indigne et plusieurs cas d’exploitation sexuelle des travailleuses, en particulier roumaines.

Serres à Marina di Acate (Sicile). © CD

Chaque lundi après-midi, Vincenzo La Monica et son équipe de la Caritas arpentent à bord d’un minibus les chemins les plus isolés de la région pour apporter les produits de première nécessité à ces travailleurs invisibles, qui vivent souvent dans la propriété agricole. « C’est un labyrinthe, on repère avant sur Google Maps et souvent, au milieu d’une voie publique, on trouve un portail qui barre la route et derrière, les serres. » Sur les photos qu’il fait défiler, on découvre une écurie dont chaque box a été transformé en logement, des garages où des réchauds ont été installés par terre, des tables faites de cagettes de légumes, des cabanes dont le seul isolant est fait de toiles de plastique tendues pour éviter la pluie. « Un jour, on a découvert quelqu’un qui dormait dans une citerne pour l’eau », se souvient le travailleur social. Presque systématiquement, les ouvriers agricoles font office de gardiens des lieux et n’ont pas la clé de la barrière qui les retient, de fait, prisonniers de la propriété.

Parmi eux, la Caritas a recensé environ 140 mineurs dont la moitié seulement sont scolarisés. « Nous avons eu connaissance de quelques cas de mineurs qui travaillent, mais ce n’est pas fréquent. En revanche, ces enfants, complètement isolés, sont souvent laissés seuls dès huit ou neuf ans, les plus grands s’occupent des plus petits », explique Giuseppe Scifo, le secrétaire général du syndicat CGIL Raguse. Sans service de ramassage scolaire, dans des endroits localisés à plusieurs kilomètres d’un arrêt de bus et avec un travail qui commence souvent entre 6 et 7 heures du matin, les parents sont incapables d’accompagner leurs enfants à l’école.

« Il y avait cette petite fille de quatre ou cinq ans dont la mère ne voulait pas qu’elle sorte quand elle travaillait. Donc elle déposait de grosses pierres devant la porte du baraquement », se rappelle Vincenzo La Monica. Certains signalements ont été faits aux services de la mairie, voire à la police, sans succès. « Les familles changent de serre, ce qui les rend difficilement localisables. Une fillette nous avait raconté que le propriétaire de la serre arrivait en s’annonçant par des tirs de pistolet en l’air, comme au Far West en somme. Nous voulions l’aider mais nous ne l’avons plus retrouvée pendant un an », raconte le travailleur social.

La région concentre à elle seule près de la moitié des cultures en serre du pays. Les récoltes sont ensuite vendues à quelques kilomètres de là, au marché de fruits et légumes frais de Vittoria, l’un des plus grands d’Europe. Contrairement à la Calabre ou aux Pouilles qui attirent une main-d’œuvre saisonnière, les travailleurs restent là toute l’année, soumis à des conditions de travail extrêmement précaires. « Je n’ai jamais rencontré qui que ce soit qui me dise avoir un contrat en règle ou un logement décent et on parle de 10 à 12 000 personnes qui travaillent dans les serres », tempête Michele Mililli, syndicaliste à l’USB, qui s’occupe depuis fin 2018 des travailleurs des serres.

Banque alimentaire et de vêtements à Raguse. © CD

Le ciel est d’un gris orageux en ce mardi après-midi lorsque Vincenzo La Monica et son équipe ouvrent les portes de leur permanence de Marina di Acate. Alors que la mer roule ses vagues au loin, Cristian, un travailleur agricole originaire de la région de Bucarest, la capitale roumaine, se met à l’abri du vent dans la cour de la maisonnette. C’est le seul travailleur agricole roumain qui accepte de parler et de montrer le contrat de travail qu’il tient fermement entre ses mains, plié en quatre.

Cet homme de trente-cinq ans travaille dans les serres de tomates, en théorie 102 jours par an, en réalité, tous les jours, de juin à septembre. Pour 30 euros par jour. C’est le cas typique du « travail gris ». La plupart des travailleurs ont un contrat, plus encore depuis que les contrôles de police se sont intensifiés dans la région à la suite d’une loi sur l’organisation du travail agricole votée en octobre 2016. Mais le nombre d’heures, de jours travaillés et les salaires perçus ne correspondent jamais à la réalité.

Cristian fait partie des mieux lotis : « Ça fait quatorze ans que je travaille ici, dont quatre dans la même entreprise, j’ai loué un appartement et mon fils ira à l’école à la rentrée », confie-t-il dans un italien encore rudimentaire. Parmi la quinzaine de travailleurs roumains rencontrés ce jour-là, tous éludent les questions sur leurs conditions de travail. « Buono, buono », coupent net ceux qui baragouinent quelques mots d’italien.

Exploitation sexuelle

Islam Hassan, lui, se montre plus loquace. Arrivé en Italie à douze ans, ce Tunisien en a aujourd’hui quarante et a toujours travaillé dans les serres. « Ça fait dix ans que c’est vraiment dur », se désole-t-il, « il y a trente ans mon salaire en lires équivalait à 60 euros par jour, aujourd’hui c’est 30 pour le même travail ». « Le taux journalier national est fixé à 58 euros, mais comme personne ne proteste, ces salaires sont devenus la norme », précise Dario Biazio, le juriste de la permanence.

Comme Islam Hassan, les premiers travailleurs étrangers de la région sont arrivés dans les années 1980-1990, presque tous originaires de Mahdia, une ville côtière entre Sousse et Sfax. « Ils forment une communauté très soudée, qui plus est d’un pays où la tradition syndicale est forte et où un gros travail a été fait pour améliorer leurs conditions de travail », commente Giuseppe Scifo, qui explique être en contact régulier avec la branche de Mahdia de l’UGTT, l’Union générale tunisienne du travail.

En 2007, la Roumanie entre dans l’Union européenne. C’est un tournant dans la région qui voit affluer une main-d’œuvre venue principalement de la région de Botoșani et de Iași, non loin de la frontière moldave. Douze ans plus tard, dans la province de Raguse, 8 997 Roumains sont enregistrés, représentant la première communauté étrangère.

Combien sont-ils à travailler dans les serres ? Difficile de le savoir, explique le juriste Dario Biazio : « Les ressortissants roumains n’ont pas besoin de permis de séjour, donc beaucoup d’entre eux ne s’inscrivent nulle part, n’ont aucun contrat ni de travail ni de location, c’est comme s’ils étaient des fantômes. » Encore plus vulnérables que les travailleurs en règle, pour nombre d’entre eux, les serres de la région se sont transformées en cauchemar.

Serres de tomates dans la région de Raguse. © CD

Pour prendre la mesure du phénomène, Emiliano Amico fournit des chiffres intéressants. À l’accueil de la permanence, il consigne toutes les demandes de prise en charge des travailleurs agricoles depuis cinq ans : « 54,3 % viennent de la Roumanie, ensuite on a la Tunisie avec 23 %, puis Maroc, Albanie et quelques Italiens. Mais la grande spécificité roumaine, c’est qu’on a plus de femmes que d’hommes qui travaillent dans les serres. » À la précarité de leurs conditions de travail s’ajoute pour une partie d’entre elles le tabou ultime : l’exploitation sexuelle.

Dans la presse italienne, dès 2015, le curé de Vittoria, Don Beniamino Sacco, est le premier à alerter l’opinion publique sur les « orgies agricoles » organisées par certains propriétaires des serres, avec la présence de leurs employées contraintes d’avoir des relations sexuelles. Dans sa paroisse, il accueille même plusieurs jeunes femmes mises enceintes par leur employeur.

Ses déclarations font grand bruit, mais nombreux sont ceux à crier à l’exagération, disant qu’aucune plainte n’a été déposée. C’est faux même si cela reste l’exception. « L’un des points qui ne peuvent pas être sous-évalués, c’est le très haut taux d’avortement des femmes roumaines dans la région, souligne Giuseppe Scifo. Mais là encore, certains milieux médicaux ont expliqué que, pour ces femmes, c’était une pratique usuelle et fréquente, comme si c’était un moyen de contraception. »

S’il est difficile à faire émerger, le phénomène est pourtant une réalité. Au bord d’une route longée par les serres, un épouvantail trône au-dessus du portail d’une exploitation. « Parfois il est vêtu, parfois non, parfois masqué, parfois non, son pubis est peint en vert, il ne sert évidemment pas à faire fuir les oiseaux, mais à indiquer un lieu de prostitution, où on trouve des femmes », explique le responsable du projet Presidio Vincenzo La Monica.

Plusieurs cas de prostitution parmi les travailleuses agricoles ont été rapportés, aussi bien auprès d’autres travailleurs des serres que des employeurs. « On a aussi rencontré plusieurs cas où les femmes doivent répondre aux attentes de leur patron, à tous les points de vue », confie Michele Mililli du syndicat USB.

« Certains employeurs considèrent ces femmes comme leur propriété. Ça peut vouloir dire les regarder travailler en short et tee-shirt court en les fixant. Il faut se rappeler que dans les serres, il fait déjà 40 °C le matin au printemps, ou bien avoir les mains baladeuses, voire les exploiter sexuellement », précise Vincenzo La Monica, qui a rencontré plusieurs cas au cours de ses cinq années auprès des travailleuses des serres. « Parfois, avoir des relations sexuelles avec son patron, ça peut faire la différence entre manger une fois ou trois fois par jour, entre dormir dans un baraquement où il pleut ou dormir au chaud, avec l’eau courante. » « Le chantage est latent, poursuit Giuseppe Scifo. Certains employeurs se défendent en disant que les relations sont consenties, mais avec de si fortes disparités de pouvoir, il est difficile de parler de consentement. »

« Dans le secteur agricole de la province de Raguse, le système tout entier semble créer les conditions pour “l’acceptation” des violences sexuelles de la part des employeurs, simplement pour avoir le droit de travailler », analysent les chercheuses italiennes Letizia Palumbo et Alessandra Sciurba, auteures du rapport fourni en mai 2018 au Parlement européen intitulé « La vulnérabilité à l’exploitation des migrantes travailleuses agricoles dans l’Union européenne : la nécessité d’une approche basée sur les droits de l’homme et le genre ».

Les deux chercheuses citent l’exemple de cette femme qui travaille dans une petite ferme de la région. Son fils et sa fille sont avec elle. Pour accepter de les conduire à l’école en voiture, le propriétaire de la serre demande à leur mère d’avoir des relations sexuelles avec lui. Un jour, il décide de ne plus emmener les enfants à l’école. La mère arrête d’avoir des rapports avec lui. Le propriétaire les prive alors d’eau potable, elle et ses enfants. « L’exploitation sexuelle est principalement rendue possible à travers des pressions psychologiques et du chantage. Les employeurs abusifs n’ont pas besoin d’avoir recours à la force physique, l’exploitation sexuelle est une dérive possible d’un système d’exploitation par le travail qui s’assimile à un “néo-esclavagisme” », poursuivent dans leur rapport les deux chercheuses italiennes.

Face à l’ampleur du problème, les gouvernements italien et roumain se sont rendus dans la région. La commission des droits de l’homme du Sénat a mandaté un rapport. Une multitude de tables rondes ont été organisées, sans que rien ne bouge pendant des années. Pourtant, soulignent tous les acteurs de terrain rencontrés, depuis le vote de la loi d’octobre 2016 et l’intensification des contrôles de police, la situation s’est légèrement améliorée.

Mais le cœur du problème, soulignent les syndicats, reste le modèle d’exploitation, complètement dépassé pour faire face aux conditions du marché. Les entrepreneurs, eux, se défendent en invoquant des prix de rachat toujours plus bas. Pourtant, précise Giuseppe Scifo, secrétaire général du syndicat CGIL de Raguse, « l’emploi est stable dans la région : 6 000 entreprises sont enregistrées à la chambre de commerce, 5 000 environ fonctionnent bel et bien, de la petite entreprise familiale de deux, trois personnes à la grosse entreprise, cela représente 28 000 employés dont 40 % environ d’origine non italienne ».

Pour lui, le problème est ailleurs : « C’est un secteur très en retard, avec peu d’innovation scientifique et aucune coopération ; pourtant, il existe des entreprises plus grandes et structurées, avec de bonnes positions sur le marché et complètement hors de ces logiques d’exploitation. Ça veut dire qu’il existe un autre modèle possible. » Si certaines entreprises parviennent à restructurer leur modèle de production, d’autres préfèrent miser sur une main-d’œuvre toujours plus vulnérable : les migrants hébergés dans les centres d’accueil de la région constituent leurs nouvelles recrues. Ils les payent entre 15 et 20 euros par jour.

 

 


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