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Source : Le Monde - Jérôme Gautheret , Jean-Pierre Stroobants et Julia Pascual - 9/7/2019

L’Union européenne, qui considère la « crise migratoire » comme quasiment terminée, sous-traite la question à la Turquie et à la Libye.

Les chiffres officiels sont spectaculaires : l’Italie a ­enregistré l’arrivée de 180 000 migrants en 2016, 120 000 en 2017, 23 000 en 2018, et 3 073 depuis le 1er janvier 2019. Des données auxquelles l’Organisation internationale pour les migrations ajoute, depuis janvier, 426 personnes qui ont disparu en tentant la traversée de la Méditerranée centrale, tandis que 3 750 étaient interceptées et ramenées en Libye. Un pays où, selon divers rapports d’ONG et de l’ONU, des migrants subissent violences, extorsions, tortures ou travail forcé.

Qu’importe : pour les institutions européennes, la « crise migratoire » est quasiment terminée, et la gestion du problème, largement déléguée à des Etats comme la Turquie et la Libye, a été payante. La fuite d’une série de documents, révélés notamment par le site Politico en février, a confirmé que le but premier de l’opération navale européenne « Sophia » était bien d’organiser le refoulement des migrants tentant la traversée de la Méditerranée centrale. La mission a certes contribué au sauvetage de près de 45 000 personnes, mais elle visait surtout à endiguer les départs, avec l’aide de gardes-côtes libyens, formés et financés par l’UE mais souvent liés à des milices, elles-mêmes liées à des trafiquants. Ils interviennent dans les eaux internationales pour ramener des embarcations en Libye, au mépris des conventions internationales qui prévoient le débarquement des personnes secourues dans un port « sûr ».

La fin d’une source d’alerte

« Sophia », résultant d’un savant compromis entre les pays partisans d’un sauvetage « proactif » et ceux prônant le refoulement, a été réduite à la portion congrue au printemps, privée d’équipements. Une victoire pour le gouvernement de Rome, soucieux aussi de favoriser le départ de la zone des bateaux d’ONG, interdits d’entrée dans les ports italiens depuis l’été 2018. La disparition des navires de l’opération « Sophia » a marqué la fin d’une source d’alerte et d’information sur ce qui se déroule vraiment dans cette zone. Il devient impossible, notamment, d’estimer le nombre de morts.

Les départs depuis les côtes africaines se sont subitement arrêtés à la mi-juillet 2017, à la faveur d’accords controversés avec plusieurs chefs locaux libyens, et à mesure de l’entrée en fonction d’unités de « garde-côtes » possédant des vedettes financées par l’UE. Dans le même temps, le ministre italien de l’intérieur Marco Minniti (Parti démocrate), prédécesseur de Matteo Salvini, mettait en place une réglementation des activités des ONG dans la zone, ce qui a eu pour effet d’entraîner le départ de la plupart d’entre elles dès l’été 2017. Et les communications entre les journalistes et le centre de coordination des sauvetages en mer (MRCC) de Rome ont progressivement cessé en 2017.

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Privés de leurs deux sources principales d’information (les déclarations officielles du MRCC et les ONG), les observateurs sont depuis cette date condamnés à travailler de façon parcellaire, sans vraie vision d’ensemble des opérations. Enfin, les quais sur lesquels étaient débarqués les migrants sont vite devenus difficiles d’accès, durant cette même année 2017. L’idée était sans doute de tout faire pour que les chaînes d’information cessent de montrer en continu les débarquements.

A son arrivée au ministère de l’intérieur, en juin 2018, M. Salvini n’a donc eu qu’à durcir ce qui avait été mis en place par M. Minniti. L’activité des ONG, dès lors, a été découragée, puis contrecarrée, par tous les moyens. Le MRCC de Rome est silencieux, tandis que, depuis l’été 2018, un MRCC à Tripoli a pris le relais pour coordonner les sauvetages dans une zone large de quelque 350 000 km2. Sa communication est plus qu’erratique. La Méditerranée centrale est ainsi devenue un « trou noir », sur lequel les informations sont rares et la plupart du temps morcelées.

« Ramener les bateaux en Libye sans que personne n’en sache rien »

L’UE a retiré les navires de « Sophia », mais « au cours de nos missions, on voit que l’Europe mobilise des moyens aériens importants. Ces avions transmettent des informations aux gardes-côtes libyens », constate José Benavente, fondateur de l’ONG Pilotes volontaires, qui réalise des missions de recherche d’embarcations en détresse au-dessus des eaux internationales, au large de la Libye. « On s’est retrouvés avec des ­avions européens qui orbitaient au-dessus d’embarcations en détresse, et nous pensons que c’était dans le but d’aiguiller les gardes-côtes libyens. » Pour M. Benavente, ce genre de situation témoigne de « la volonté de ramener les bateaux en Libye sans que personne n’en sache rien ».

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Quelques bateaux humanitaires continuent de naviguer dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne. « Nous pensons qu’il risque d’y avoir beaucoup de traversées, compte tenu de la météo favorable et de la recrudescence des bombardements en Libye », explique au Monde Oscar Camps, le fondateur de Proactiva Open Arms, une organisation espagnole. Il souligne aussi que « des bateaux commerciaux ou de pêche désactivent leur système d’identification radio pour ne pas être sollicités ».

La nouveauté est la reprise des « débarquements fantômes ». Selon le maire de Lampedusa, durant le seul mois de juin, 28 arrivées de petits canots ont été observées sur l’île, avec une petite dizaine de migrants à bord en moyenne. Plus difficile à évaluer est le volume des arrivées de ces embarcations de fortune sur les côtes siciliennes. Les naufrages de ces embarcations, en revanche, laissent encore moins de traces, rendant les chiffres sur la mortalité en mer plus nébuleux que jamais.

 

 

 

 


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